Besançon : il cherche la place Saint-Pierre depuis 33 ans

Cette histoire est celle d’un malentendu. Celle d’un rendez-vous manqué. Le drame d’un homme qui est simplement passé à côté de sa vie.

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Cet article est le premier d’une nouvelle rubrique dans laquelle nous nous attacherons à faire le portrait de Bisontins que nous souhaitons vous faire connaître.

 

Nous lui donnerons un prénom d’emprunt : Jean-Paul, car il craint d’être reconnu du peu de famille qui lui reste. Préférant que ces proches – dont il s’est éloigné depuis bien trop longtemps – ignorent simplement ce qu’il est devenu.

Vous avez certainement déjà croisé Jean-Paul dans le centre-ville de Besançon. Cet homme grand à la posture voutée, revêtu été comme hiver du même imperméable beige, est un personnage des rues bisontines. Un type au visage familier que nos pudeurs – noyées dans l’amour propre – nous retiennent d’aborder. Comme si la solitude était contagieuse.

Jean-Paul connait bien la solitude. Lui qui erre seul dans la capitale comtoise depuis plus de trente ans.
« 33 ans 1 mois et 12 jours », confie-t-il avec une précision glaciale.

L’arrivée à Besançon

Nous sommes au printemps 1981. Un jeune homme d’environ 25 ans quitte sa Picardie natale pour venir s’installer à Besançon. Jean-Paul vient d’être embauché par un cabinet d’expertise comptable de la boucle. Il loue un petit studio situé au dernier étage d’un immeuble de la place du 8 septembre. Pour lui, c’est une nouvelle vie qui commence, dans une ville et une région qui lui sont encore inconnues.

Un samedi soir du mois de mai, ses nouveaux collègues décident de le sortir dans le meilleur dancing de la ville : « J’étais un garçon discret et timide. C’était ma première sortie dans un établissement de nuit. »

Là, Jean-Paul se laisse entraîner sur la piste de danse et commence à se trémousser vaille que vaille sur un air à la mode – « un madison », se souvient-il, « je dansais à côté d’une jeune fille magnifique. Je me sentais maladroit et empoté. Elle m’a pris la main pour guider mes pas. Elle m’a souri. Je crois que j’ai rougi. »

Le madison s’achève, Jean-Paul et l’inconnue font alors connaissance. « Elle m’avait invité pour danser les slows. Pendant la deuxième chanson, elle m’a embrassé. Moi, j’ai fait pareil. »

Entre les deux jeunes gens, c’est le coup de foudre immédiat mais Jocelyne (c’est son prénom) s’excuse car elle doit partir avant que minuit sonne. Elle lui donne alors rendez-vous le lendemain soir.
Après toutes ces années, Jean-Paul se souvient précisément de chaque mot prononcé : « À neuf heures, au milieu de la place Saint-Pierre – tu viendras ? »
Quelle question ! Fou d’excitation et d’impatience, l’homme passe ce dimanche à consulter frénétiquement sa montre : « les minutes étaient des heures. Je faisais le décompte des secondes restantes pour m’occuper. »

Le rendez-vous manqué

Vers huit heures du soir, Jean-Paul enfile sa plus belle veste, déplie le plan de Besançon acheté quelques semaines plus tôt : « J’y ai cherché la place Saint-Pierre mais je ne l’ai pas trouvée. »

Tant pis. il passe la porte de son studio, dévale les marches quatre à quatre et parvient en bas de son immeuble – bien décidé à demander son chemin au premier passant rencontré.
Il se retrouve alors au centre d’un incroyable tumulte : « Partout des voitures klaxonnaient, des gens s’embrassaient, hurlaient, faisaient la fête, buvaient du champagne dans la rue. »

Nous sommes le dimanche 10 mai 1981. François Mitterrand vient d’être élu Président de la République.

Mais Jean-Paul n’a que faire de cet instant historique ; il doit retrouver Jocelyne. Au milieu de la foule en liesse il demande son chemin à plusieurs reprises mais personne ne lui répond : « Ces gens ne pensaient qu’à faire la fête. Ils ne m’écoutaient pas. Ils m’embrassaient, me proposaient de boire avec eux. »
L’heure du rendez-vous approche rapidement. Le jeune homme court – de plus en plus fébrile – d’une rue à l’autre, cherchant à chaque carrefour les plaques bleues indiquant les noms des rues, des boulevards, des places, des impasses mais – nulle part – il n’aperçoit la plaque espérée.
« Je me souviens d’avoir demandé mon chemin à un groupe qui dansait sur la place du 8 septembre, juste en dessous de chez moi. Ils ont éclaté de rire. »

Ce soir-là, Jean-Paul manque son rendez-vous avec Jocelyne. Il rentre chez lui, désespéré.

Une quête sans fin

Le lendemain, dès l’aube, il enfile l’imperméable beige qu’il portait le soir de sa rencontre avec la jeune fille. Ce lundi – comme les journées qui suivent – Jean-Paul ne va pas travailler. Il arpente seul – du matin au soir – les rues de Besançon ; cherchant inlassablement la place Saint-Pierre.

Très vite, il perd son emploi et doit quitter – faute d’argent – son petit appartement de la place du 8 septembre. Traumatisé par la soirée du 10 mai 1981, il n’osera plus jamais demander de l’aide aux passants.

Pendant plus de 33 ans, Jean-Paul sillonnera les rues de Besançon en long et en large. Ni la pluie, ni la neige, ni le froid glacial de janvier, ni les canicules de 1976 ou de 2003, ni même la grippe qui le laissera exsangue à la sortie de l’hiver 1995 – rien ne parviendra à le soustraire une seule journée à sa quête obsessionnelle. Jean-Paul y dépensera toute son énergie ainsi que le peu d’argent possédé.

En avril 2013, il investit même dans un GPS : « Pendant trois ans je n’ai rien mangé le soir pour pouvoir me l’offrir. »
Mais encore une fois, la déception est terrible : « J’ai lu toute la notice. J’ai allumé l’appareil et j’ai écrit « Besançon- place Saint-Pierre ». Il a répondu « adresse inconnue dans cette localité. »

À la fin de mon entrevue avec Jean-Paul, j’ai choisi de laisser de côté ma neutralité journalistique. Je ne pouvais pas laisser cet homme, seul avec ce malentendu qui n’avait que trop duré.
Je lui ai alors expliqué avec tact et empathie que cette place appelée abusivement « Saint-Pierre » par les Bisontins se nomme en réalité « place du 8 septembre ». Que c’est comme ça depuis belle lurette et que c’était déjà le cas le 10 mai 1981, à huit heures du soir, lorsqu’il avait quitté son appartement pour retrouver Jocelyne.

Son appartement de la place du 8 septembre…

Jean-Paul est demeuré silencieux durant quelques minutes – le regard fixe. Puis il m’a simplement remercié, s’est levé et est reparti seul.
Je l’ai regardé s’éloigner et j’ai réalisé que quelque chose avait changé − sans percevoir immédiatement la nature de ce changement.

C’est en quittant à mon tour ce banc du square Saint-Amour − après avoir relu mes notes − que j’ai remarqué que Jean-Paul y avait laissé son vieil imperméable beige.

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